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La vie, après le traumatisme

  11 mai 2026

Enlevée à l’âge de huit ans

C’est le mardi 24 janvier 1984 que la vie de Véronique Rocheleau a changé à jamais. Alors âgée de huit ans, elle était partie comme tous les matins de la semaine à l’école, mais elle n’est pas revenue à la maison après les classes. Cet après-midi-là, un homme l’attendait à sa sortie de l’école. Prétextant être le fils d’une amie de sa mère, il mentionne à Véronique qu’elle lui a demandé de venir la chercher à l’école pour la conduire à l’appartement que la famille doit visiter en vue de leur déménagement. La fillette trouve la situation un peu étrange, mais elle se laisse convaincre par les informations familières qu’il lui transmet.

« Je ne me suis pas posé la question, il disait des choses qui étaient cohérentes avec ce que je vivais. C’était vrai qu’on devait déménager » .

Comment cet homme avait-il obtenu ces informations au sujet de Véronique et sa famille ? Comment se fait-il qu’il connaissait son nom ? Véronique l’ignore à ce jour, mais elle sait qu’il n’avait malheureusement aucune intention de l’amener auprès de sa mère. Il l’a plutôt conduite dans le sous-sol d’un immeuble en rénovation où il l’a agressée sexuellement avant de l’enfermer dans la pièce et de quitter les lieux. Réalisant qu’elle était prise au piège dans cette bâtisse à l’abri des regards et des oreilles, Véronique est prise de panique et passe par toutes les émotions. Elle crie, elle pleure, elle frappe dans la porte, elle cherche une issue, elle pense à celles et ceux qu’elle aime…

« C’est bizarre parce que je me disais, qu’ils allaient être fâchés. J’ai suivi un inconnu, fait que je me sentais fautive. J’avais plus peur de me faire chicaner que le monde soit content de me retrouver ».

La photo de Véronique utilisée dans les journaux lors de sa disparition

La fillette dormira deux nuits dans ce sous-sol, incapable de trouver une façon d’en sortir. À ce moment-là, Véronique craint de mourir enfermée-là. Ce n’est que 49 heures suivant le moment de sa disparition qu’elle découvre une faille dans le bas d’un mur d’une portion très sombre de la pièce qu’elle n’avait pas encore exploré. Un trou étroit qui lui permet de traverser dans le sous-sol adjacent où se trouve un escalier. Un escalier en piteux état qu’elle arrive, à l’aide de quelques acrobaties, à grimper, lui permettant ainsi d’entrer dans l’appartement voisin et de sortir de l’immeuble. Enfin libérée, Véronique interpelle une dame qu’elle croise pour obtenir de l’aide. Elle lui mentionne avoir été enfermée longtemps et avoir très faim. Les deux se dirigent donc au dépanneur tout près pour lui acheter quelque chose à manger.

Un article paru dans le Dimanche matin à la fin janvier 1984

Alertée par le commis de dépanneur, la police se rend sur place pour récupérer Véronique et la transporte à l’hôpital Sainte-Justine, où ses parents, qui vivent un cauchemar éveillé depuis deux jours, viendront la retrouver. Des retrouvailles empreintes de soulagement, mais aussi de confusion pour la fillette qui ne saisit pas nécessairement l’ampleur de l’événement.

« Je ne comprenais pas pourquoi ils pleuraient et qu’ils avaient eu autant peur. Parce que moi je me disais, je suis revenue, vous n’avez pas à vous en faire. J’avais hâte de retourner chez nous, de retrouver mes affaires, mes peluches et mon lit ».

Malgré le souhait de Véronique de retrouver ses repères à la maison, la présence insistante des journalistes incite la famille à s’installer chez une tante pour vivre les jours qui suivent dans le calme, à l’écart de l’attention médiatique. Véronique se souvient y avoir pris un long bain à son retour de l’hôpital, notamment pour soulager ses engelures. Un bain au cours duquel les membres de sa famille se relayaient à son chevet parce qu’elle ne voulait pas se retrouver seule dans la pièce.

Un article paru dans le
Nouvelliste le 27 janvier 1984

Tenter d’oublier l’inoubliable

Les semaines qui suivent le drame, Véronique est surprise de recevoir autant d’attention en lien avec ce qu’elle a vécu. Elle prend connaissance des lettres que plusieurs personnes, touchées par son histoire, lui ont écrites. Elle reçoit des attentions de la part de son enseignante, ses camarades de classe et de son école, qui lui organise même une fête. Un grand intérêt à son endroit que la fillette comprend mal, elle qui aurait plutôt souhaité faire comme « si rien n’était ». Malgré la gravité de ce qu’elle a vécu et le grand potentiel traumatique de l’événement, Véronique ne parle pas beaucoup de ce qu’elle ressent.

Dans les mois qui suivirent, Véronique consulte à quelques reprises un psychiatre en compagnie de ses parents. Cependant, la démarche ne l’amène pas à se confier sur ce qu’elle a vécu et le suivi prend fin rapidement. Dans sa famille, personne n’aborde les événements, le sujet étant tabou. Véronique tente alors longtemps d’oublier cet épisode de sa vie. Promue grande sœur à peine quelques semaines après le drame, elle commence à s’occuper des autres plutôt que de se préoccuper de ce qu’elle ressent.

« Je suis tombée comme effacée. Je n’étais pas bien, je n’étais pas heureuse, je me cherchais toujours comme une raison de vivre. C’est plus tard que j’ai réalisé tout ça ».

Véronique quelques mois après l’enlèvement

Ce n’est que deux décennies plus tard que Véronique prend soin des douloureuses blessures qu’elle porte en elle depuis la fin janvier 1984. À l’âge de 28 ans, elle a des enjeux avec un voisin qui lui font craindre de sortir de chez elle et la pousse à demeurer cloitrée dans son appartement. Elle se sent alors sans défense, comme une petite fille de huit ans prisonnière d’un sous-sol… Un étrange sentiment qui refait surface et qui provoque chez elle le besoin d’aller chercher de l’aide. Elle fait donc une démarche auprès de l’IVAC afin d’entamer un suivi psychologique.

« C’est à partir de là que je me suis rendu compte qu’il y avait beaucoup de choses que j’avais vécues, des troubles à mon adolescence, que ça découlait de ce qui s’était passé à huit ans ».

Véronique s’ouvre enfin sur tout ce qu’elle a refoulé pendant tellement d’années. Des rencontres qui font ressurgir des souvenirs qu’elle avait inconsciemment enfouis très loin. Ces échanges lui permettent aussi de comprendre certaines réactions et comportements qu’elle avait eus et qu’elle n’avait, à ce jour, jamais reliés aux crimes dont elle a été victime à l’enfance.

Elle s’explique plus clairement la façon dont elle consommait de l’alcool, parfois de façon abusive, pour engourdir son mal-être. Elle comprend mieux d’où provient son grand manque d’estime de soi et l’origine de ses difficultés à être en relation et en intimité avec un homme. Véronique comprend, à l’aube de la trentaine, l’ampleur du traumatisme qu’elle a subi à l’enfance et de quelle façon il a teinté sa vie ensuite.


Se rétablir, tranquillement

Le chemin qui mène au rétablissement n’est jamais linéaire et il est propre à chaque personne victime. Il peut être ponctué de courbes, de détours, de légers reculs même, mais il est aussi rempli de petites victoires qui font toute la différence.

À travers son cheminement, Véronique a dû par moments retourner chercher de l’aide professionnelle. Lorsque certains événements ont suscité des bouleversements en elle ou ravivé des souvenirs. Comme lors de la sortie du livre racontant son histoire et écrit par son frère en 2016. Des écrits qui lui ont notamment permis de comprendre ce que son entourage avait traversé pendant sa disparition. L’envers du décor qui ne lui avait jamais été raconté dans les détails.

Véronique a aussi senti le besoin, durant son cheminement, d’être reconnue à titre de victime auprès du Service correctionnel du Canada et de la Commission des libérations conditionnelles du Canada. Une démarche, loin d’être simple dans son cas, qu’elle a pu mener à terme avec du soutien, et ainsi put accéder à des renseignements importants au sujet de la détention de son ravisseur. C’est ce qui lui a permis de prendre la parole à chacune de ses demandes de libération conditionnelle.

« Moi c’est important, à chaque fois je le fais, j’écris toujours une nouvelle lettre. Je prends la parole, puis il est là. Il est obligé de m’écouter, il est obligé de m’entendre. Je suis contente de me dire que maintenant c’est moi qui ai la parole ».

Toujours dans une démarche de cheminement, Véronique souhaite à présent prendre la parole publiquement afin de raconter ce qu’elle a vécu. Pas les événements nécessairement, mais comment ils ont changé sa vie et surtout de quelle façon elle est arrivée à se relever de ce traumatisme. Elle souhaite que d’autres personnes aux prises avec les conséquences d’un événement traumatique sachent qu’il y a une lumière au bout du tunnel. Elle qui a déjà eu le sentiment de ne pas pouvoir s’en sortir.

Le livre biographique écrit par le frère de Véronique

« Vous n’êtes pas responsables et vous ne l’avez pas mérité. Plus vite on bouge, plus vite on s’en sort. Garder le secret, ce n’est jamais bon ».

Véronique aujourd’hui en compagnie de son chien

Véronique souhaite aussi qu’on soit collectivement plus sensibilisés à l’existence des traumas et plus empathiques à ce que vivent les personnes qui en sont affectées. Elle explique que lorsqu’on a une jambe cassée, tout le monde peut voir le plâtre. Alors que les blessures causées au cerveau par un traumatisme sont à première vue invisibles, bien que souvent lourdes à porter à et lentes à guérir. La femme explique, par exemple, être parfois confrontée à des questions relativement à sa mémoire des événements, puisque certains détails demeurent limpides malgré toutes ses années.

« Je peux prendre l’exemple du 11 septembre 2001. Beaucoup de gens savent où ils étaient, ce qu’ils faisaient et pourtant, ils n’étaient pas dans la tour. Moi, le 24 janvier 1984, j’étais dans la tour ».

Aujourd’hui âgée dans la cinquantaine, Véronique est fière du chemin parcouru et de la personne qu’elle est. Elle est fière de la vie qu’elle mène, même si elle se demande parfois à quoi elle aurait ressemblé si son agresseur n’en avait pas modifié la trajectoire. Chose certaine, elle ne veut plus vivre avec le sentiment d’être fautive, un sentiment qui l’a habitée si longtemps. Quand on lui demande ce qu’elle dirait à Véronique, 8 ans, si elle le pouvait ?